L’Opéra fait le pari de l’hospitalité

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Candide, maquette décors © Christian Klein

À la tête de l’Opéra national de Nancy-Lorraine, Matthieu Dussouillez dévoile une saison 2026-2027 placée sous le signe de l’hospitalité. Une invitation à ralentir, à réfléchir… et à se retrouver.

Pourquoi avoir placé cette saison sous le signe de l’hospitalité ?

Nous vivons une époque de transition permanente, d’accélération constante. Nous sommes hyperconnectés, confrontés à l’intelligence artificielle, aux big data, à la conquête spatiale… Tout cela est passionnant, mais crée aussi une forme de vertige. Ce que propose le spectacle vivant, c’est précisément de reprendre pied. Pendant deux heures, mille personnes partagent la même émotion. Aller à l’opéra, c’est avoir la formidable opportunité de se reconnecter à soi-même et aux autres.

Le titre de cette saison qui s’ouvre est « Quelque part où poser sa tête ». Comment l’interpréter ?

Chaque œuvre raconte, à sa manière, cette quête. Dans Otello, Desdémone cherche un refuge. Dans Candide, le héros parcourt le monde avant de comprendre qu’il faut cultiver son jardin. Le marin du Vaisseau fantôme erre sans fin en quête de repos. Brodeck, revenu des camps, espère retrouver un havre de paix mais découvre une autre forme d’horreur. Même Le Turc en Italie raconte l’arrivée d’un étranger qui vient bouleverser un équilibre avant que chacun ne retrouve sa place. Qu’elle soit trouvée, ou parfois refusée, cette hospitalité recherchée irrigue toute la saison.

« Poser sa tête », est-ce aussi une invitation à ralentir ?

Absolument. J’ai souvent le sentiment que nous n’avons plus le temps de réfléchir. Aller à l’opéra, c’est accepter une autre temporalité. On s’assoit, on écoute, on prend le temps de penser. C’est devenu précieux.

L’intelligence artificielle occupe une place grandissante dans nos vies. Quel regard portez-vous sur elle ?

Je fais partie de ceux qui pensent que l’IA représente une opportunité. Elle peut faire avancer la recherche, soigner des personnes, nous aider dans certains travaux quotidiens. Nous l’utilisons aussi à l’Opéra pour des tâches documentaires ou organisationnelles. En revanche, elle ne remplacera jamais ce qui fait la force du spectacle vivant : la présence humaine. Sur scène, les artistes sont faillibles. C’est précisément cette possibilité de l’imprévu, de l’échec même, qui crée la magie. Cette vibration-là, aucune machine, même la mieux paramétrée au monde, ne pourra la produire.

Comment construit-on une saison d’opéra aujourd’hui ?

Nous avons d’abord des missions liées au statut d’Opéra national : défendre le patrimoine, soutenir la création, explorer le répertoire, développer l’éducation artistique et culturelle, aller vers tous les publics. Ensuite, il y a ce que je souhaite impulser, et notamment notre capacité à faire vivre le répertoire, lequel peut être écrasant, mais aussi être source de création (comme quand Alexandra Lacroix revisite Le Turc en Italie). Au final, tout est question d’équilibre entre les grands titres, les œuvres plus rares, les créations contemporaines. L’idée est de proposer un véritable voyage artistique.

Le public adhère-t-il à ce mélange des genres ?

Oui, davantage qu’on ne le croit. Certains spectateurs viennent pour les grands classiques, d’autres pour les créations, mais les publics se mélangent de plus en plus. 

Et il y a ceux qui nous font confiance et découvrent tout. J’encourage cette curiosité. Edgar Morin, qui a gardé jusqu’au bout une curiosité intacte, disait qu’il faut continuer à s’émerveiller et à apprendre toute sa vie. Je trouve cette idée magnifique.

A quelqu’un qui n’a jamais franchi les portes de l’opéra, quel spectacle de la saison à venir lui recommanderiez-vous ?

Je lui dirais de se laisser surprendre par Candide, qui est une œuvre pleine d’énergie, d’humour et d’inventivité. Ou de venir découvrir Les Contes de Perrault, qui parlent immédiatement à notre imaginaire. L’essentiel est de pousser la porte une première fois.

Quel est, selon vous, le rôle des maisons d’opéra dans notre société ?

Ce sont des lieux de patrimoine, bien sûr, mais aussi un lieu de création, de transmission et de réflexion. C’est tout le sens de notre Maîtrise citoyenne itinérante, qui emmène la formation lyrique auprès d’enfants des quartiers prioritaires et des territoires ruraux, avant de les faire monter sur scène aux côtés d’artistes professionnels. C’est une façon très concrète de montrer que l’opéra est ouvert à tous.

Et puis, nous entrons dans une année électorale avec des discours qui, parfois, m’inquiètent. L’opéra n’a pas vocation à donner des consignes de vote ou des leçons politiques. En revanche, il peut inviter chacun à réfléchir à notre humanité commune. Brodeck, d’après le roman de Philippe Claudel par exemple, raconte le retour d’un homme des camps de concentration confronté à une nouvelle violence dans son propre village. Cela nous interroge sur ce que nous sommes capables de faire, individuellement et collectivement.

Qu’est-ce qui vous fera dire, en juillet prochain, que cette saison aura été réussie ?

Bien sûr, nous regarderons les chiffres de fréquentation, la billetterie, les retours de la presse. Les trois dernières saisons ont montré une progression constante et 2025-2026 a été excellente sur ces plans. Mais ce qui compte tout autant, c’est le ressenti. Sentir qu’une communauté se forme autour de l’Opéra, que des spectateurs reviennent, que des partenaires s’engagent, que des émotions circulent. C’est cela, la vraie réussite.

Et pour cette saison, que peut-on vous souhaiter ?

De réussir, collectivement, à poser un peu notre tête. 

Otello © Klara Beck
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