Avec le temps…

35

En mai, à Azannes, nous ne sommes plus en 2019 mais bien au 19e siècle. L’histoire prend vie sous nos yeux et la mémoire du passé refait surface. 

E n 1970, Léo Férré chantait : « Avec le temps tout s’évanouit… Avec le temps, va, tout s’en va, même les plus chouettes souvenirs… » Des souvenirs à Azannes, il y en a. Pour ne pas oublier le patrimoine lorrain, les 440 bénévoles de l’association G.E.V.O « Les Vieux Métiers », redonnent vie, chaque année, à plus de 80 métiers anciens ou disparus. Valeurs, savoirs, héritage socio-culturel : les artisans bénévoles passent le relais dans une relation de convivialité au pied des côtes de Meuse, dans la vallée des étangs. 

Car ici, pas un seul automate. La forge est à plein régime, le barbier rase volontiers et les blés sont battus au fléau. Le tuilier façonne sa matière en expliquant son savoir-faire avec enthousiasme, la lavandière frotte son linge sur sa planche à laver en discutant des dernières nouvelles. Des odeurs alléchantes viennent titiller les narines des visiteurs :
l’artisan confiturier surveille son sirop de fruit qui mijote tandis que le boulanger se sert de la farine fraîchement obtenue pour confectionner pains, gaufres et autres tartes au sucre cuits au feu de bois !

40 000 visiteurs

Créée en 1985, l’association collecte, à ses débuts, des fonds en vue de construire le mémorial de Grand-Failly pour les 3 000
soldats américains et 250 soldats interalliés tombés en 1944 à la bataille de Bastogne. Une fois le monument financé, les bénévoles avaient à cœur de continuer à faire revivre le passé. Après s’être installée à Villers-les-Mangiennes, l’association a pris racine à la ferme des Roises sur le territoire d’Azannes. Les 17 hectares de terrain sont occupés par des baraques en bois où forgeron, vannier ou menuisier reproduisent sous les yeux du public les gestes d’autrefois.Et depuis 1991, le village ne cesse de se développer !
La chapelle d’Arrancy y est déplacée et remontée à l’identique comme la plupart  des maisons style 1900. Puis, il y a eu les ateliers du tuilier, du vannier, du pêcher, le moulin à eau et le lavoir. Récemment, la meunerie du moulin à eau a été entièrement rénovée et les pains cuits sur le site sont désormais confectionnés avec la farine fabriquée à Azannes. Bref, chaque année, le village des Vieux Métiers s’étoffe, au plus grand plaisirs des bénévoles et des visiteurs.

Le pari est réussi pour l’association : le territoire meusien, meurtri après la Première Guerre Mondiale puis déserté après le déclin de la sidérurgie lorraine, renait de ses cendres lors des Dimanches de Mai. Aujourd’hui, le canton de Montmedy et la Codecom de Damvillers-Spincourt auxquels appartient Azannes, n’abritent que 12 habitants au km2. Pendant la manifestation, le village accueille plus de 30 000 visiteurs ! 

« Le cheval était le compagnon de tous les jours » 

Les 5, 12, 19, 26 et 30 mai et le 2 juin, 21 et 28 juillet, le cheval sera mis à l’honneur lors de cette édition 2019 : « Nous parlons toujours des bénévoles qui travaillent mais nous oublions souvent que les animaux avaient une place essentielle à l’époque. Le cheval était le compagnon de tous les jours qui aidait dans les tâches de labeur, de débardage… Il était considéré comme un membre de la famille à part entière. Mais nous ferons aussi des démonstrations de labour avec des vaches car tous les animaux étaient à l’œuvre ! En tout, une douzaine de chevaux officieront sur le site » explique David Ledwon, coordinateur de projets à l’association. Les visiteurs pourront également retrouver plus d’une  vingtaine de jeux en bois présentés l’an dernier, pour s’amuser en famille. 

Parmi les temps forts, il y aura également le cortège en calèches, un moment qui se veut festif, convivial et très attendu du public ! Les bénévoles endimanchés dans leurs costumes d’époque – confectionnés avec soin par les bénévoles de l’association mais aussi en partenariat avec Traditions Meusiennes qui mettent en lumière un savoir-faire des couturières et des modistes d’antan – invitent les visiteurs à effectuer quelques pas de danse au son de l’accordéon après avoir pris part au cortège qui parcourra  l’ensemble du village pour défiler.

Un bond dans le temps

« L’important est que ces traditions ne tombent pas dans l’oubli » souligne David Ledwon. « Nous accueillons en majorité un public urbain et une génération qui ne se rend pas compte de la manière dont on pouvait vivre au 19e siècle. C’était une époque où l’on fabriquait le maximum de choses, où l’on était débrouillard, un peu à la Mac Gyver, c’est fascinant ! » Les Vieux Métiers attirent des visiteurs de tous âges et a réussi, au fil du temps, à se constituer un public fidèle. Les techniques sont transmises de génération en génération. Les bénévoles apprennent eux-mêmes les gestes séculaires lors d’ateliers. Les enfants, eux, sont impressionnés par les savoir-faire d’antan. Aux adultes de se remémorer des bons souvenirs… Les Dimanches de Mai en Meuse offrent un véritable bond dans le temps, une visite exceptionnelle d’un musée vivant.
À Azannes, avec le temps, rien ne s’en va.

Les évolutions du village dans le temps

1991 : Chapelle

1992 : Forge – rue des artisans

1993 : Tuilerie

1994 : Maison du vannier et huilerie

1995 : Maison du pêcheur

1996 : Site historique allemand

1997 : Moulin à eau

1998 : Caisses des entrées

2000 : Four banal – 2001 : Lavoir

2002 : Pivot du moulin à vent 

2003 : Moteur à vapeur de DIENVILLE

2004 : Inauguration moulin à vent

2005 : Restaurant

2006 : Début de construction de la ferme du laboureur

2007 : Ferme du laboureur

2008 : Inauguration de la ferme du laboureur

2009 : Bâtiment grand accueil  

2010-2011 : Maison du manouvrier

2012 : Abri du berger

2013 : Les métiers du bois et de la forêt

2014 : Les goûts et des senteurs d’antan

2015 : Scierie des Roises

2016 : Meunerie du moulin à eau 

2017 : Le cortège 1900 

2018 : Les jeux en bois d’autrefois

2019 : Le cheval au travail

 

Les vieux métiers en chiffres

 + de 440 bénévoles

80 métiers

17 hectares de plaines et de forêts

40 000 visiteurs chaque saison

2 000 m2 couverts

6 000 m2 de parking gratuit, en herbe

 

Les 5, 12, 19, 26 et 30 mai et le 2 juin et les 21 et 28 juillet
Le village des Vieux Métiers, Domaine des « Roises » à Azannes

Tarifs : 15 €, 12 € pour les groupes, les comités d’entreprises et les PMR, gratuit pour les moins de 16 ans.
Restauration sur place midi et soir

Renseignements : 03 29 85 60 62
Réservations en ligne : vieuxmetiers.com ou via la page Facebook (vieux métiers Azannes)

 

Entretien avec David Ledwon

– Coordinateur de projets de l’association G.E.V.O « Les Vieux Métiers » –

Depuis quand faîtes-vous partie de l’association ? 

J’ai eu l’opportunité de faire partie des Vieux Métiers il y a 16 ans, en 2003. J’ai toujours travaillé dans le tourisme. Mais maintenant que j’y suis, j’y reste ! 

Vous êtes coordinateur de projets, quel est votre rôle concrètement ? 

Mon rôle est d’assurer la coordination des équipes de bénévoles et des actions mises en place par l’association et de faire la promotion des événements. Avec Anne Gillardin, ma collègue, nous officions pour que tout se passe pour le mieux ! 

Azannes prend vie en Mai, aussi à quelques dates en juillet. Mais que s’y passe-t-il le reste du temps ? 

Du 1er octobre au 1er mars, nous nous attelons aux travaux car le village est en constante évolution. Cela peut être de la rénovation ou même de la construction de nouveaux bâtiments. Grâce à nos résultats financiers de l’année précédente, nous évaluons ce que nous sommes en capacité de faire. 

Autrement, nous accueillons un public scolaire tout au long de l’année. Cela représente, en moyenne, 5 000 enfants sur la saison. Ils parcourent le village à la découverte de vieux métiers et participent à des ateliers pour toucher, sentir, goûter… ils sont émerveillés. 

Depuis l’automne 2018, nous avons mis en place une nouvelle formule d’accueil : les journées « Du blé au pain ». Par exemple, lorsqu’un bus de 50 enfants arrive, nous séparons le groupe en deux : d’un côté, certains vont à la découverte du pain et les autres à celle du blé et la fabrication de la farine. Tous repartent avec leur boule de pain et un sachet de farine confectionné dans le moulin du village. 

Comment financez-vous ces différents travaux ? 

Nous nous autofinançons en grande partie grâce aux recettes des entrées chaque année. Nous avons également des aides de la Région, du Département et de notre Codécom qui nous sont très précieuses quand nous avons de gros projets à réaliser. Nous sommes toujours soutenus. C’est aussi grâce aux bénévoles que nous pouvons faire tout cela ! 

Justement, ils sont au nombre de 440, avec des anciens mais aussi de jeunes recrues ? 

Ils sont 443 précisément au dernier recensement et nous venons d’en accueillir 23 nouveaux ! Chaque année, nous avons la joie d’accueillir de nouvelles recrues. Et depuis 4 ou 5 ans, nous remarquons une recrudescence d’adolescents et jeunes adultes qui s’intéressent à cette période de l’histoire, nous avons aussi beaucoup de quarantenaires qui s’impliquent dans l’association. Toutes les générations sont représentées et travaillent de concert.

Comment ont-ils appris ces gestes séculaires ? 

Il y a différentes façons d’apprendre. Au sein de l’association, nous proposons des stages pour aider les bénévoles à apprendre les métiers, leurs techniques. Chaque année, les jeunes recrues observent et se forment auprès des anciens directement dans les ateliers lors des journées d’ouvertures : tout est histoire de transmission. Au fil du temps, les gens acquièrent les techniques et il y a un véritable échange lors des Dimanches de Mai en Meuse. 

Finalement, pensez-vous que les Vieux Métiers peuvent changer le regard du visiteur sur le monde actuel ? 

C’est exactement ce que le public vient chercher ! Un retour aux sources, un retour à la terre !  Vous savez, je dis toujours : « Celui qui ne sait pas d’où il vient, ne peut savoir où il va ! » Beaucoup de visiteurs nous disent qu’ils aimeraient vivre à cette époque. D’autres nous ont déjà appelés pour savoir s’il était possible de vivre toute l’année dans le village ! Le plus important est de voir l’implication réelle des bénévoles de l’association qui n’ont qu’un but : transmettre leur passion.

« Les Vieux Métiers, c’est une grande famille ! »

Plus de 440 bénévoles de l’association œuvrent toute l’année pour faire vivre le village des Vieux Métiers. En mai, certains endossent même leurs costumes…

Michelle Baldo

 

Il y a ceux qui rejoignent l’association pour la première fois et ceux qui sont là depuis des années. C’est le cas de Michelle Baldo. À 74 ans, elle fait partie des Vieux Métiers depuis 25 ans. « Je connaissais le fondateur de l’association, M. Fauquenot, qui habitait près de chez moi. Par amitié, je me suis lancée dans l’aventure » se souvient-elle. Michelle choisit d’intégrer l’atelier modiste, en parfaite débutante : « Je ne savais pas du tout confectionner un chapeau au début ! Mais j’ai rejoint cet atelier car nous nous retrouvons entre femmes, nous papotons… C’était l’occasion de se retrouver. » D’octobre à fin février, les apprenties modistes fabriquent une centaine de chapeaux. Tous seront vendus lors des Dimanches de Mai en Meuse dans une boutique dédiée. « Il s’agit de chapeaux d’inspiration 1900 que nous modernisons, bien sûr. Ils peuvent être portés pour des mariages par exemple ou pour des spectacles, des pièces de théâtres… »  À Azannes, l’authenticité est le maître-mot. Les modistes confectionnent les chapeaux jusqu’à la décoration. « Nous invitons les bénévoles à venir créer leur chapeau avec nous, qu’ils peuvent porter pendant la manifestation. Nous leur montrons les techniques avec plaisir et ils ajoutent leur touche personnelle » souligne Michelle. 

Barbier d’antan

De son côté, Bernard Pillot s’apprête à ouvrir son petit salon de barbier. Depuis leur départ en retraite, il y a une dizaine d’années, Bernard et son épouse Marie-Thérèse s’impliquent avec passion dans l’association. « Avant, j’étais barbier coiffeur visagiste » explique Bernard. « J’étais un fervent visiteur des Vieux Métiers et je m’attristais de voir ce salon de coiffure laissé à l’abandon. » Dès lors, Bernard s’emploie à faire revivre un métier qui a aujourd’hui disparu : le barbier. « À l’époque, pour avoir une belle barbe, il fallait prendre le temps :
 nous rasions une première fois, puis nous savonnions, puis nous rasions une deuxième fois. Avant, les peaux étaient dures, un peu tannées, car les gens travaillaient en extérieur. Aujourd’hui, je ne peux plus raser les gens deux fois car la peau est devenue très fragile, surtout au niveau du cou. »
C’est l’une des nombreuses anecdotes que le barbier s’amuse à expliquer à ses visiteurs… nombreux ! « Par jour, je peux recevoir 20 à 25 clients ! » Il racontera aussi que, dans le temps, il y avait des lois pour régir le port de la barbe : « En 1900, seuls les officiers pouvaient avoir une coiffure à la Richelieu, avec une barbe juste en dessous du menton. En 1914, les Poilus sont interdits de barbe pour pouvoir porter les masques à gaz. » 

Journées scolaires 

Lors des Dimanches de Mai en Meuse, Marie-Thérèse assiste son mari et « garde un œil sur tout ce qu’il se passe » pendant qu’il est en train de raser. « Je fais patienter les visiteurs aussi en leur racontant des histoires, des anecdotes… » À Bernard Pillot de reprendre : « Nous leur expliquons surtout, qu’en 1900, il y avait une responsabilité à être barbier coiffeur. Nous avions un rôle de conseil pour leur tailler une barbe parfaitement adaptée à la morphologie de leur visage ! Aujourd’hui, je vois beaucoup de barbes « bucheron » comme je les appelle. Ça ne va pas à tout le monde et c’est un prétexte pour arrêter de se raser ! J’en profite alors pour leur montrer ce qui pourrait bien leur aller. » Lorsque le village des Vieux Métiers ferment ses portes, les bénévoles œuvrent à la rénovation ou à la construction des bâtiments. Certains animent des ateliers comme les dentelières ou encore les vanniers pour former les artisans de l’association. Marie-Thérèse, elle, enfile son costume de maîtresse d’école lors des journées scolaires : « Nous accueillons des enfants qui découvrent une dizaine d’ateliers » détaille-t-elle. « De mon côté, je leur explique à quoi ressemblait une école dans les années 1900, je leur montre des cahiers d’époque et, à la fin, nous leur apprenons à écrire avec une plume et à se servir d’un buvard. » Pour cette génération, le 19e siècle semble très lointain. « Des fois, ils ne croient pas que certaines choses aient pu exister, mais ils sont tous très intéressés. »

À quelques jours du lancement des Dimanche de Mai en Meuse, Michelle, Bernard, Marie-Thérèse  et tous les bénévoles de l’association s’activent pour les derniers préparatifs. Et concluent à l’unisson : « Les Vieux Métiers, c’est une grande famille que l’on a hâte de retrouver tous les ans ! »

PUBLI-REPORTAGE • Photos © DR