Rébecca Chaillon, en éclaireuse

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© Su Cassiano

Avec « Carte noire nommée désir », à voir au Théâtre de la Manufacture du 9 au 13 novembre, Rébecca Chaillon livre, avec urgence et sans pudeur, une œuvre radicale… et une sacrée partie d’elle-même. Rencontre.

Performeuse, autrice et metteuse en scène, vous êtes également militante…

J’ai assez vite pris conscience qu’en tant que noire, le rapport aux autres est différent, et que le racisme dépasse la simple insulte. C’est un système qui considère que, femme noire, vous êtes plus intéressante, plus sexuelle, ou au contraire inférieure, ou sauvage. Grandir sous le regard d’une population occidentalisée et sous celui de personnes afrodescendantes, c’est se construire avec des injonctions contradictoires – on est tantôt hypersexualisées, tantôt enjointes à la respectabilité –, et ce n’est pas simple. Cette conscience politique en devenir, je l’ai approfondie et découvrant et lisant des autrices, essayistes, penseur.euse.s de la question.

Discutiez-vous de ces sujets en famille ?

Le débat s’est peu à peu ouvert avec mes parents autour de vécus communs, et d’un sens partagé de l’engagement. Et puis j’ai appris à lire entre les lignes ! Mon père a toujours revendiqué son amour de la Martinique, sa fierté d’en porter les couleurs, ce que je considérais, plus jeune, comme une manière de se réfugier dans le passé. Mais à trente ans, j’ai eu accès à des textes indiens, américains, africains qui m’ont aidée à réfléchir et à mesurer la chance qui était la mienne de vivre avec quelqu’un qui n’est pas coupé de sa culture. Dès lors, j’ai voulu écouter tout ce que mon père écoutait et passer du temps en Martinique…

« Carte noire nommée désir » aborde ce qu’être une femme noire aujourd’hui en France… Pensez-vous à la manière dont il sera reçu, compris ?

Depuis des années, sur les réseaux sociaux et dans la vie réelle, je fais en sorte de rendre ces problématiques accessibles. Sans être trop didactique, ce spectacle a vocation à faire passer les émotions que nous, femmes noires, pouvons ressentir, la violence des questionnements, de l’aliénation qu’il y a à ne pas savoir si on est un zèbre noir avec des rayures blanches – que la France nous tatoue – ou si l’on est blanches avec des rayures noires, à chercher sa culture, ses racines…

Sur la forme, l’absence de récit peut être déstabilisante…

Un spectacle performatif, c’est une absence de fiction qui protège, de personnages bien définis… mais c’est aussi plein d’histoires, au sein desquelles les spectateurs et spectatrices doivent cheminer. La durée aussi peut être déstabilisante, mais cette création est faite d’images simples, de jeux de mots visibles qui la rendent accessible. Sans compter qu’elle exploite des problématiques présentes dans l’espace public depuis huit ans ! Je suis convaincue que celles et ceux qui le verront seront disponibles pour échanger.

Que signifie le fait de devenir artiste associée au Théâtre de la Manufacture ?

Cette association a permis de créer les conditions d’accueil à la forme finale d’une création en construction depuis plusieurs années. Nous désormais huit femmes sur scène, de compétences, classes sociales et origines diverses. Il y a une circassienne, une chanteuse lyrique, une poétesse, une fakir… L’une vit en Belgique, l’autre est suisse, une autre est adoptée… En nous présentant dans toute notre altérité, nous montrons au monde que nous ne sommes pas une « Bande de filles » – en référence au film de Céline Sciamma – dérangeantes et communautaristes. C’est, là aussi, une manière de dénoncer l’essentialisation et l’enfermement des gens dans des clichés.

Propos reccueillis par Cécile Mouton

Carte Noire nommée désir

« Carte Noire, un café nommé désir »… La star des slogans publicitaires des années 1990 a au moins un mérite : avoir conduit Rébecca Chaillon à s’interroger. « Pourquoi la couleur noire est-elle liée au désir ? Ce slogan n’a-t-il pas concouru à l’érotisation et à la fétichisation du corps afro-féminin ? Comment nous, femmes noires, pouvons-nous nous réapproprier notre corps ? ». Autant de questions qui sous-tendent « Carte noire nommée désir », performance collective mêlant matières, musiques, corps et mots au service d’un récit à la fois indispensable, urgent et dérangeant.

Pour prolonger le spectacle…

Différents moments d’échange seront proposés au public en marge du spectacle… Mercredi 10 novembre avec Retour au bar, l’heure sera à la rencontre et à la convivialité ! Vous pourrez prendre un verre et échanger sur le spectacle avec l’équipe artistique. Jeudi 11 novembre, c’est à une Intro apéro, soit une heure de rencontre pré-spectacle avec un membre de l’équipe, que vous serez convié… Enfin, lors des Samedis de la pensée, prolongeant la réflexion initiée sur scène, Guillaume Cayet, auteur, vous invitera à dialoguer avec des penseurs pour engager une réflexion collective. Un moment auquel samedi 13 novembre, Rébecca Chaillon participera.

Carte noire nommée désir • Théâtre de la Manufacture à Nancy • Mardi 9 novembre à 20h00, mercredi 10 et jeudi 11 novembre à 19h00, vendredi 12 novembre à 20h00 et samedi  13 novembre à 19h00 • Tarifs : de 5 à 22 €  Programme à retrouver sur theatre-manufacture.fr
Publireportage - Photos © Su Cassiano, Maxime Russo Bailly, DR