Les châteaux-forts de Marie Périn

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Lego, Playmobil et Walt Disney y façonnent encore leurs histoires, comme nombre d’activités et jouets pour enfants… Objet de curiosité, le château-fort devient, sous la plume érudite de Marie Périn, véritable sujet.

Sans relâche durant sept ans, Marie Périn, ancienne institutrice et inspectrice de l’Éducation nationale a analysé la manière dont le château-fort, emblématique construction du Moyen-Âge, est abordé dans les illustrations des manuels scolaires et livres de loisirs pour la jeunesse, dans les jouets, depuis la création de l’école publique en 1881 jusqu’en 1960. De ce travail au long cours, présenté et argumenté face à un jury de thèse en 2014, elle a tiré un livre, Le château fort, images de notre enfance, savoirs et imaginaires (chez Michel Houdiard Editeur), ouvrage à la fois savant et accessible qui déroule les dessous d’une enquête habilement menée.

Qui est Marie Périn ? 
A 80 printemps – il faut l’écrire pour le croire – Marie Périn a publié « son premier et sans doute hélas dernier livre », nouvelle pierre apportée à un parcours « atypique ». Institutrice en Meuse, elle part en coopération, avec mission de former les enseignants de l’Algérie indépendante. Revenue en France, elle continue son travail d’enseignante puis se spécialise en tant que conseillère pédagogique puis inspectrice. Retraitée à 55 ans, elle s’inscrit en fac à Nancy et, reprenant « tout à zéro », s’engage dans une licence puis master histoire/histoire de l’art. Dans la foulée, en 2014, elle soutient une thèse. Pour éviter de se voir « voler des idées, résultats de sept années de travail », elle publie Le château fort, images de notre enfance, savoirs et imaginaires, version très allégée de sa thèse, document qu’elle veut « accessible et utile aux universitaires mais surtout aux personnes curieuses ».

Une chance que Marie Périn aime transmettre ! C’est que son thème de prédilection, sujet universel stimulant l’imaginaire, réveille en chacune et chacun des souvenirs enfouis. Pour écrire son livre, elle a réuni un matériau particulièrement riche d’images destinées à la jeunesse, croisées dans les manuels d’histoire, les livres d’agrément, les jeux.

Fig5 Tableau Rossignol Attaque du ChF

Son ouvrage s’ouvre sur une anecdote révélatrice : Marie Périn a rendez-vous chez son ophtalmologue ; elle lui confie la nécessité de retrouver une vue permettant l’observation détaillée des images déjà accumulées pour les besoins de sa thèse. « Château-fort ». Le mot, tout juste prononcé, suffit à arrêter le professionnel dans sa tâche. Il lui raconte alors par le menu combien il aimait jouer avec son château-jouet assiégé par des soldats de plomb… Encore une fois Marie Périn en fait l’expérience : le château-fort est bien plus qu’un simple édifice, un objet inanimé. Il vit en chacune et chacun.

Deux découvertes majeures

A travers cet ouvrage, elle tente d’ailleurs de démontrer en quoi et pourquoi le château-fort est devenu un mythe. Elle recense, à ce jour, deux importantes découvertes. La première concerne les vignettes des livres d’histoire et les illustrations présentes dans les ouvrages destinés aux enfants : à bien y regarder, elles comportent d’étranges similitudes. « J’ai retourné ou manipulé ces images sur ordinateur : dans la majorité d’entre elles, j’ai retrouvé les dessins de Viollet-Le-Duc, archéologue scientifique à l’origine, notamment, de la restauration de Notre-Dame de Paris avec sa flèche. Cela démontre à la fois que la société du 19e puis du 20e siècle accordait à Viollet-Le-Duc une confiance scientifique inébranlable et que, dans le domaine éducatif, elle voulait donner le meilleur à ses enfants ».

La deuxième découverte d’importance est d’ordre scientifique. Marie Périn met en relation les images en 2D ou les jeux en 3D qu’utilisent les enfants avec le fonctionnement de leur cerveau à ce moment précis. « Je m’aperçois, à partir des circuits déclenchés par l’activité, que le château-fort stimule l’aire motrice, excite l’aire limbique des émotions faites de plaisir et peurs, et active l’aire associative, celle de la connaissance. Les émotions fortes aidant, l’idée du château fort s’installe ainsi à tout jamais dans l’esprit de chacun ».

Démonter les stéréotypes de pensée

Fig94 Derrière la grille de l’oubliette Idée reçue

Durant ses recherches, elle note à quel point la société destine essentiellement aux garçons les jeux autour du château-fort. « Je n’ai trouvé qu’une seule proposition s’adressant aux filles, prédestinées à devenir de bonnes maîtresses du foyer : construire un donjon à partir de bobines de fil !». Les récits soulignent également les qualités morales dont doit disposer toute jeune femme espérant être épousée par le beau prince… La société des 19e et 20e siècles crée, à travers les jouets et les contes, le cadre limité auquel les filles peuvent aspirer. 

Dans son livre, Marie Périn démonte consciencieusement certaines idées reçues. Repousser l’ennemi à coup d’huile bouillante ? La rumeur court ; elle est infondée. « L’huile est un produit alimentaire bien trop précieux et onéreux pour être utilisée contre l’assaillant. On lançait des carcasses péries, de l’eau bouillante, des pierres, mais pas d’huile ». Et où sont donc les oubliettes, cette prison sans lumière dans laquelle l’opposant est censé être jeté à vie par un seigneur implacable ? Nulle part. Dans son dictionnaire, Viollet-le-Duc voit en fait dans cet espace circonscrit du Château de Pierrefonds un lieu où l’on jetait les détritus. « Une grande poubelle en somme ! ». Quid des souterrains suffisamment longs pour passer d’un côté à l’autre de la Loire ? Ce pur fantasme aurait à voir avec notre peur de la mort, la conscience de notre propre finitude, à laquelle le souterrain serait un moyen d’échapper. Bien que démonté par le consensus scientifique, ce triptyque préfabriqué hante encore certaines publications scolaires et ouvrages de littérature jeunesse… et perdure même dans certains guides touristiques actuels ! A la fois utile et captivante, l’œuvre de Marie Périn fait donc d’une pierre deux coups.

Le Château de Guédelon 
C’est l’édifice préféré de Marie Périn, un morceau d’archéologie expérimentale, « le château fort ressuscité, celui du 13e siècle ». Dans l’Yonne, le château-fort de Guédelon se construit, pierre après pierre depuis vingt-cinq ans, selon les méthodes médiévales retrouvées. Comme au Moyen-Âge, les ouvriers taillent et transportent la pierre. Les matériaux sont hissés grâce à une cage à écureuils reconstituée. Les pointes et clous sont martelés dans la forge. Chaque étape de la réalisation est supervisée par un comité scientifique. « Cette reconstruction en cours nous apprend beaucoup plus que n’importe quelle autre visite de château. On prend conscience du travail effectué à l’époque par chaque corps de métier… C’est passionnant pour petits et grands ».

Cécile Mouton

Photos © DR