Samouraïs & Chevaliers : la voie des guerriers

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Depuis le 28 mars et jusqu’au 1er novembre 2015, le château de Malbrouck va puiser dans son passé guerrier l’inspiration pour une exposition dédiée aux chevaliers et à leurs lointains cousins nippons : les samouraïs. Lointains ? Rien n’est moins sûr car d’Orient en Occident, ces combattants inféodés à leur seigneur partagent bien des choses. Leurs histoires se dévoilent entre les murs de la forteresse mosellane, à Manderen.

Palanquin, 19e s, collection Musée de la Cour d'Or Metz Metropole © Photographie Laurianne Kieffer

Objet de fantasmes en Occident, symbole d’une société féodale japonaise très codifiée, le Samouraï traîne derrière lui une aura mystique. Le château de Malbrouck tente de percer les mystères de ce guerrier d’un autre temps et de le rapprocher d’une autre figure occidentale légendaire : le chevalier. « Le point de départ de cette exposition est l’accès que nous avons eu à une partie de la collection de Gregg Riffi. Pratiquant lui-même les arts martiaux, il s’est intéressé aux armes et armures de samouraïs et a commencé à en réunir plusieurs. Il nous a prêté une grande partie de sa collection, cent vingt pièces qui n’ont encore jamais été montrées au public », raconte Dominique Laudien, directrice du château.

Anonyme, éventail d'armure, Nancy, musée des beaux-arts Collection, Cartier-Bresson © Ville de Nancy, photographie P. Buren

Japon, mon amour

Avec l’ouverture du Japon au XIXe siècle, l’Occident se prend de passion pour l’archipel. En France, les premières grosses collections sont réunies par des personnalités du monde de l’art. Les artistes Hokusai, Hiroshige ou Kiyonaga deviennent alors des références et même des sources d’inspiration pour des peintres occidentaux. En même temps, émerge une catégorie de collectionneurs amateurs tel Edmond de Goncourt. En 1876, le port du sabre est interdit au Japon et ceux-ci sont vendus en abondance par leurs propriétaires. Nécessaires à fumer, peignes, pinceaux de calligraphie, laques et bien sûr armes et armures de samouraïs viennent inonder le marché européen et se mélangent dans des cabinets de curiosités japonaises. Dans l’exposition « Samouraïs et chevaliers », trois cents pièces sont présentées, prêtées pour l’essentiel par les musées de Cluny et de l’Armée à Paris, celui de la Cour d’Or à Metz et le musée des Beaux-Arts de Nancy. Elles construisent par petites touches les portraits fascinants de ces seigneurs de guerre où l’homme d’arme côtoie le lettré, où la légende se mêle à la figure historique.

Casque et masque de samouraï, 16e s, collection Gregg Riffi © Photographie Gregg Riffi

Samouraï et Chevalier, deux destins parallèles

De prime abord, ces deux personnages semblent opposés. « Ils viennent de secteurs géographiques différents, bien sûr. Il y a aussi des disparités dans leurs équipements, leur façon de combattre. De plus, le samouraï l’est de naissance alors que le chevalier le devient après plusieurs étapes. Mais il y a aussi et surtout beaucoup de points communs. Tous deux doivent suivre un apprentissage sur la maîtrise des armes et les techniques de guerre. Ils partagent des valeurs et ont aussi un code de l’honneur qui régit leur vie. L’exposition montre ces deux destins parallèles qui parfois s’entrecroisent », ajoute Dominique Laudien. De fait, l’un comme l’autre sont un symbole d’une société féodale très réglementée et hiérarchisée dans laquelle nobles, guerriers, paysans, membres du clergé ont chacun une place délimitée. Par ailleurs, samouraïs et chevaliers apparaissent à peu près à la même période, au Xe siècle pour les premiers et  vers le XIe pour les seconds. Chacun connaîtra une évolution de son statut et de ses fonctions. Cela étant, l’histoire du guerrier nippon sera plus longue que celle du héros occidental. En France, la bataille d’Azincourt signe en partie l’arrêt de mort de cette caste. Le 25 octobre 1415, l’élite de la chevalerie française tombe sous les flèches des troupes anglaises, à l’instar du duc Jean 1er d’Alençon. Avec l’avènement du courtisan, le chevalier laisse tomber l’armure et se transforme en simple titre honorifique. Le samouraï restera un instrument de pouvoir jusqu’au XIXe siècle, jusqu’à la  « Guerre du Sud-Ouest » en 1877 : 20 000 hommes s’élèvent contre les mesures « anti-samouraïs » et sont défaits par une armée de conscrits. Les samouraïs n’ont alors aucune utilité.

Le Chateau de Malbrouck, la France vue du ciel © Gerard Borre - MRW Zeppeline, tous droits réservés

D’Est en Ouest, d’un guerrier à l’autre

Utilisé dès le XIXe siècle en Occident, le terme « samouraï » provient du verbe « saburafu » qui signifie « servir ». Au début, sorte de garde du corps de son seigneur, son statut va évoluer très rapidement  et atteindre celui du combattant que l’on connaît. Et comme, pour se démarquer, tout soldat a besoin d’une bonne guerre, le samouraï se délectera des troubles des XVe et XVIe siècles, à l’époque Sengoku. Le mot devient alors un synonyme de « bushi », guerrier. La paix de l’époque Edo, de 1603 à 1867, va bouleverser son destin et transformer l’homme d’armes en esthète. Il s’adonne aussi à la calligraphie et à la « voie du thé », un rituel très codifié. Il continue cependant à exceller dans les arts martiaux et à suivre le bushidô ou « voie du guerrier », ensemble de règles comme la droiture, le courage, la bienveillance, le respect, l’honnêteté, l’honneur et la loyauté. En Europe, le chevalier connaît une destinée similaire, des champs de batailles à la pratique de l’amour courtois. Les troubadours et trouvères chantent ses exploits et détaillent à travers chansons de geste et récits chevaleresques ses vertus principales : largesse, courtoisie, respect de la parole donnée et des règles du combat, devoir de merci, justice… Il devient lui aussi  protecteur des arts et parfois même s’essaye à l’écriture, comme le prince poète Charles d’Orléans.

Tomi Ungerer, Faced with fire, find water !, collection de L'Estampe © photographie Rémy Villaggi, Département de la Moselle C

L’armure, un accessoire indispensable 

Les attributs des deux combattants tiennent une place essentielle dans leur image. Le chevalier se munit d’une lance, d’une épée, parfois d’une masse d’arme. Le samouraï manie de son côté l’arc et possède toute une palette de sabres, du « no-dachi » long de 90 cm au « katana » (70 cm), souvent accompagné d’un « wakizashi » (sabre plus court). Quant aux armures, celle du guerrier occidental apparaît de façon aboutie à la fin du Moyen-Âge. Elle est décomposée en plusieurs éléments en métal, chacun protégeant une partie du corps. Elle a évolué au fur et à mesure que se sont développées de nouvelles armes et techniques de combat. Cela étant, cet attirail restait lourd et empêchait une mobilité optimale, contrairement à celle de son homologue oriental. En effet, le « gosuko » ou « yoroi » (terme plus ancien) est un exemple d’ingéniosité. L’armure résulte d’un assemblage minutieux de petites plaques de cuir ou métal, liées les unes aux autres par des lanières. Il devient une véritable œuvre d’art à l’époque Edo. Le Japon connaît alors une période de paix relative et les armures des samouraïs se transforment en symboles politiques. Même le casque (« kabuto ») est travaillé afin d’impressionner, avec son demi-masque porté au bas du visage rappelant une face de démon ou de divinité.

Je suis ton père

Dans le château de Malbrouck, à Manderen, chevalier et samouraï trouvent naturellement leur place et semblent presque de vieux compères. Disséminée dans les quatre tours et le corps de logis de la forteresse, l’exposition nous renseigne sur leurs racines et montre comment ils ont su s’adapter à leur époque, de guerres en paix. Aujourd’hui encore l’un et l’autre restent très présents dans la mémoire collective. Ils continuent à vivre au cinéma et dans la littérature. Le samouraï, lui, effraye autant qu’il fascine. Il se dissimule derrière le casque de Dark Vador, dans « Star Wars », réapparaît au fil de la lame d’Uma Thurman, dans « Kill Bill ». Quant au chevalier, les Lancelot, Tristan ont ressuscité récemment sur grand écran. Sur le petit, ils nous ont aussi fait rire dans des séries comme Kaamelott. Chacun a inspiré aussi des artistes contemporains comme Patrick Neu, et son armure en cristal, ou Tomi Hungerer, et son « Chevalier arrosant le dragon ». Ils viennent éclairer ces figures hiératiques sous un autre angle. Passés, présents, futurs, les guerriers sont éternels. Il ne reste plus qu’à suivre leur voie au château de Malbrouck.

« Samouraïs et chevaliers », du 28 mars au 1er novembre au Château de Malbrouck à Manderen. Plus d’informations sur unesaisonenmoselle.over-blog.com – 03 87 35 03 87 – [email protected]