Ermite minéral

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Le performeur Abraham Poincheval s’est emmuré pendant une semaine dans un bloc de calcaire de près de 8 tonnes provenant d’une carrière en Meuse et taillée dans les ateliers de France-Lanord & Bichaton à Heillecourt. A voir jusqu’au 8 mai au Palais de Tokyo.

Folle, idiote, sans intérêt ou au contraire incroyable, énigmatique voire philosophique, l’expérience menée par Abraham Poincheval au Palais de Tokoy à Paris ne laisse pas indifférent. L’artiste (si on souhaite le considérer ainsi), s’est en effet enfermé pendant une semaine (du 22 février au 1er mars derniers) dans un bloc de calcaire dont le cœur a été taillé à l’allure d’un homme assis. Comment respirer, dormir, manger et surtout éprouver le temps, c’est là tout le pari de cette expérience inédite.

Dans un ours et une bouteille

Explorateur totalement engagé dans sa démarche, le performeur n’en est pas à sa première plongée dans des univers d’ermites. De 2001 à 2009, il entreprend avec Laurent Tixador des expéditions extrêmes et insensées : creuser un tunnel, marcher de Nantes à Metz en ligne droite, camper au sommet d’un building. En 2011, lors d’un périple dans les Préalpes, il fait rouler un tonneau de fer lui servant à la fois d’abri et de sténopé. En 2014, il s’enferme dans un ours naturalisé au cœur du Musée de la Chasse et se nourrit du même régime que l’animal avant de voguer en 2015 dans une gigantesque bouteille fermée de la Camargue à la Bretagne. Enfin en 2016, lors de la Nuit Blanche à Paris, il est une vigie urbaine devant la gare de Lyon, perché en haut d’un mât.

Ces sculptures habitables dans lesquelles ou sur lesquelles, il a vécu plusieurs jours, sont disséminées dans les espaces du Palais de Tokyo jusqu’au 8 mai. Et en premier lieu, cette pierre incroyable, comme un moule dans lequel il s’est enfermé durant une semaine. Ce bloc est extrait d’une carrière de calcaire de la Meuse et la taille fut réalisée pendant près de trois semaines par les ateliers de France-Larnord & Bichaton à Heillecourt, avant d’être transportée à Paris (voir encadré).

En osmose avec la matière

Abraham Poincheval (né en 1972 et vivant à Marseille) décrit sa démarche ainsi : « Ce qui m’intéresse, c’est de me mettre à l’intérieur des choses. Je me suis toujours demandé comment expérimenter tous ces endroits pour voir jusqu’où ça peut aller et à quelles conditions, et pour en percevoir les limites ».

Lors de ses performances, il  repousse ses limites physiques et mentales : la vie en autarcie, l’enfermement, l’immobilité ou la perte progressive des sens sont pour lui des moyens d’exploration du monde et de la nature humaine. « Je conçois ce temps comme un voyage terrestre intérieur. Ma démarche est de savoir par moi-même ce qu’il en est du monde, un peu à la manière du Candide de Voltaire ». Il retient de cette expérience réussie, « une osmose avec la matière minérale et un voyage immobile parmi les plus doux. C’est aussi la sensation de deux voyages simultanés, au rythme de la pierre et au rythme du Palais avec les visiteurs ».

Comme issues de rêves ou projets d’enfants, ces aventures au sens propre continuent : à l’occasion de son exposition personnelle au Palais de Tokyo, l’artiste réalisera une deuxième performance intitulée « Œuf » qui le conduira à partir du 29 mars et pour une durée comprise entre 21 et 26 jours, à couver des œufs, comme pour mieux expérimenter la temporalité du monde animal. Son prochain projet : marcher sur la canopée nuageuse. Extravagant et fou !

Infos sur palaisdetokyo.com

Un nid minéral creusé à la main

L’entreprise lorraine France-Lanord & Bichaton, spécialisée dans les métiers de la maçonnerie et la taille de pierre, intervient avec la « Pierre » d’Abraham Poincheval, pour la quatrième fois en tant que mécène ou producteur d’œuvres d’art réalisées en lien avec le Palais de Tokoy. Ce bloc a été choisi localement dans une carrière en Meuse à Savonnières-en-Perthois pour des raisons de proximité avec les ateliers de l’entreprise situés à Heillecourt.

Olivier Crancée, président de France-Lanord & Bichaton détaille le processus de création de ce nid minéral : « Après avoir rencontré Abraham qui m’a expliqué son projet, je l’ai amené en carrière pour qu’il choisisse le caillou qui lui convenait. Cette idée de s’enfermer dans une pierre ne m’a pas surpris en soi car j’ai l’habitude de travailler avec des artistes ayant des projets particuliers. A l’origine, la pierre pesait 15 tonnes, nous l’avons dégraissé à l’extérieur pour lui donner une forme de rocher et qu’il ne pèse plus que 7 ou 8 tonnes. Ensuite, nous l’avons creusé à la main, à l’ancienne selon les plans de l’artiste. Cela représente 300 heures de travail menées par trois ouvriers, sans compter la manutention. Abraham est venu dans nos ateliers tester la forme creusée et le galbe de l’assise comme un pilote de Formule 1. Enfin, nous avons réalisé des tests d’assemblage et de mobilité pour s’assurer qu’en cas de problème il puisse ouvrir la pierre dont les deux morceaux sont posés sur des chariots ».

Dans quelques semaines, l’artiste devrait repasser par les ateliers à Heillecourt pour faire part de son ressenti aux ouvriers ayant creusé son lieu de vie éphémère.

Photos © Aurélien Molle, DR