Consultez les derniers articles
Zoom sans filtre

La Biennale internationale de l’image fait sa rétrospective après bientôt 40 années d’expositions et permet un grand angle autour de 63 photographies inédites, intemporelles et cocasses jusqu’au 7 mars prochain.

Ils rendent visible l’invisible. Subliment le quotidien. Emerveillent nos yeux et ouvrent le champ des possibles. Bombardant nos pupilles tantôt de couleurs, tantôt de noir et blanc, ils inondent notre âme de réflexions sur le passé, le présent et l’avenir. Ces artistes de la clarté ou des ombres peignent avec la lumière des horizons lointains ou des sociétés que nous connaissons sans parfois y prêter gare.

Amoureux de ce 8e art, c’est en 1979 que la première Biennale Internationale de l’image prend forme autour de trois mousquetaires de la photo : Gilles Tristan-Leribault, Michel Garnier et Jean-Pierre Puton. Tout d’abord appelée APGL (leurs initiales), l’association deviendra l’Atelier Photo-Graphique de Lorraine. Seul survivant, Jean-Pierre Puton en est encore le président. « L’idée est partie du constat que les lieux où étaient exposées encore trop rarement des photos, en donnait une mauvaise image. Il ne se passait pas grand-chose à vrai dire. Nous voulions organiser un vrai festival et dénicher des talents locaux. Le premier s’est tenu à l’hôtel d’Angleterre, aidé par quelques personnalités nancéiennes et la jeune chambre économique. A l’époque il était question de la démolition de l’Excelsior. On s’est retroussé les manches car l’hôtel était en travaux, on chauffait avec du bois dont la fumée s’évacuait à l’horizontal. Mais il a eu lieu avec 23 photographes plus ou moins professionnels et fut présidé par Vladimir Popovitch ».

Très vite, les organisateurs décident de faire venir de grands noms de la photographie internationale pour booster la manifestation et dès 1980, ce ne sont pas moins de 79 photographes dont les clichés sont exposés. Parmi eux, on trouve les noms de Diane Arbus, Yann-Arthus Bertrand, André Kertesz,  et Claude Sauvageot.

La 3e édition en 1983 aura pour marraine Gina Lolobrigida et ce sont 30 000 spectateurs qui ont le réflexe de visiter « la Biennale de l’Image » au palais des Congrès de Nancy « dont tous les murs étaient recouverts de cimaises. A l’époque, le ticket d’entrée était de 50 francs. Aujourd’hui, on est à 3€, en équivalence, c’est moins cher qu’il y a 30 ans. Le seul caprice de Gina fut de faire ouvrir le café du Grand Hôtel à 4h du matin » se souvient amusé Jean-Pierre Puton.

Pallier une carence

Dès 1983, la manifestation connaitra un tel succès auprès des photographes qu’un thème est imposé pour faciliter le travail de sélection et d’organisation de cette bande de bénévoles. Reste la volonté de présenter les grands noms de la photographie à côté de jeunes talents en devenir. Nancy offre alors les nus de Clergue, les enfants de Doisneau, les intimités de Willy Ronis, l’érotisme de Komaro Hoshimo, les miroirs de l’Orient des Michaud, les sophistications d’Irina Ionesco, etc.

L’édition de 1989 consacrée aux « Media et Grand reportage » présente les travaux des photographes des plus grandes agences de presse : Magnum, Gamma, Sygma, Sipa Press, l’AFP, Keystone, etc.

« Tous ces photographes professionnels ont trouvé à Nancy une belle occasion de montrer leurs clichés car il existait peu de galeries dédiées. A Toulouse, à Arles certes, mais c’est tout. Nous avions conscience d’un manque cruel et que la France avait du retard sur ce point. Il n’est pas rattrapé, d’ailleurs à Nancy et dans le Grand Est, il n’existe aucune galerie faisant la promotion de la photo » ajoute le président désolé de cette situation.

Qu’à cela ne tienne, la biennale nancéienne qui s’ouvre au fur et à mesure sur la région lorraine et en divers endroits (ancien dépôt des bus du réseau de Nancy, anciens ateliers de l’imprimerie Berger-Levrault, usine Alstom), viendra pallier tous les deux ans cette carence. Ils sont aujourd’hui 1260 photographes connus, inconnus ou méconnus à avoir été présentés à la Biennale : Edouard Boubat, Krzysztof Gieraltowski, Loïs Greenfield, William Klein, Roland Laboye, Marie-Paul Nègre, Marc Paygnard, Michel Lagarde, Marc Riboud, Barbara Rix, … n’en jetez plus, l’objectif ne serait pas assez large pour une photo de famille ! « Il y eut Lucien Clergues, le fondateur des rencontres d’Arles. Je me souviendrai toujours que sa première participation à Nancy, il a mis sa facture à la poubelle et a donc exposé gratuitement chez nous » ajoute M. Puton.

Un marteau et des clous

Mais la biennale n’arrête pas sa vocation à la seule diffusion des œuvres de renom. Elle demeure actuellement la seule manifestation du quart-Est de la France dans le domaine de la photographie à présenter jeunes créateurs et artistes internationalement reconnus dans une même exposition. Au service de l’art contemporain, elle soutient autant la diffusion que la création, une focale indispensable pour les talents en devenir. Elle participe aussi à une certaine éducation à l’image par le biais d’ateliers et de rencontres.

Dans un savant mariage entre culture populaire et élégance, elle ne se veut pas élitiste et les vedettes du 8e art n’ont pas d’autres choix que de prendre marteau et clous pour fixer leurs œuvres le jour de l’accrochage, aidés par une cinquantaine de bénévoles. « Ici, le système D c’est le nerf de la guerre, pas d’égo, on s’amuse, la connivence entre les artistes eux-mêmes et avec les bénévoles est essentielle » confirme Laurence Morel, espiègle coordinatrice de la Biennale.

La rétrospective présentera un fonds de 63 photos de sa collection personnelle rassemblée au cours de quarante années de travail. Vous pourrez y (re)voir des œuvres de grandes signatures, des images originales où l’humain est souvent au cœur de l’imaginaire.

Vernissage jeudi 23 février à 18h30, exposition ouverte tous les jours jusqu’au 7 mars, Galerie du Château de Madame de Graffigny à Villers-les-Nancy, de 14h à 18h30 (le dimanche de 14h à 18h). Entrée libre.

Point de vue… chiffré

10 512 entrées comptabilisées en 2016, sans compter les visiteurs des autres lieux d’expos (gare, médiathèques Laxou et Epinal, Opéra de Nancy, Centre Mondial de la Paix)

110 000€ de budget dont 25% en autofinancement

150 à 180 dossiers de candidatures par biennale

40 photographes retenus pour chaque édition

19 biennales organisées

285 lieux d’expositions à gérer

241 jours d’exposition sur le lieu principal

1260 photographes, agences, collectifs ou groupements présentés

25 000 photographies accrochées

89 conférences et rencontres avec le public

140 fûts de bière

Une équipe de 10 bénévoles à l’année pour l’organisation

50 bénévoles pour les opérations d’accrochage/décrochage à chaque édition.

Les plus marquantes

Femmes en 1994, le Corps en 2003, Les 7 péchés capitaux en 2006, La Rue en 2008, et Le Jeu en 2016. « Tous ces thèmes ont sans doute particulièrement marqués les visiteurs en raison de la beauté des images, l’émotion qu’elles transmettent, ou parfois les sourires qu’elles engendrent. Mais toutes les éditions sont  pour les organisateurs riches de rencontres extraordinaires et impérissables  comme celles avec Jean-Loup Sieff, Willy Ronis, Marc Riboud qui hélas nous ont quittés ainsi que Krzysztof Gieraltowsli, Robert Walke, Michel et Michèle Auer… » précise Laurence Morel.

Le thème de la 20e édition en 2018 sera « Média et grands reportages ». Les dossiers d’appels à candidatures sont déjà en ligne. Date limite d’inscription : 15 juin 2017. Infos : biennale-nancy.org

Juste une mise au point

Jean-Pierre Puton est enthousiaste, souriant mais inquiet aussi : « Nous ouvrons cette rétrospective et savons que l’édition 2018, la 20e du nom aura bien lieu. Mais ensuite, rien n’est moins sûr. Pour maintenir le même niveau de qualité et d’exigence, on ne peut pas travailler au rabais. Nous faisons déjà l’économie mais si les subventions publiques continuent de baisser, clairement nous arrêtons ! Pour 2020, le rendez-vous n’est pas assuré et il est hors de question de tirer vers le bas ».

L’art du mouvement

Documentaliste au Centre Images Lorraine à Nancy, Mathieu Rousseau est un jeune photographe autodidacte de 38 ans. Il commence ses premières expériences artistiques dans un groupe de rock progressif et développe un univers musical où se côtoient outils informatiques et claviers numériques. Voici 7 ans, il s’oriente vers la photographie et y associe l’univers de la danse contemporaine. Sa rencontre avec Aurélie Gandit, danseuse contemporaine et fondatrice de la Compagnie La Brèche, marque le début de collaborations multiples. Parmi celles-ci, des inspirations en prise directe dans des friches industrielles où il la met en scène pour exprimer la force et l’émotion du mouvement et du corps. Une belle manière d’apporter la vie et la lumière dans des lieux abandonnés grâce à de très poétiques explosions de poudres de couleurs entourant les danseurs comme flottant dans l’air. Cette série de photos intitulée « Holy Colors » est d’ailleurs ce qui lui vaut une reconnaissance immédiate de son travail, comme une patte personnelle. Il remportera à ce titre le prix du public de la biennale de Nancy en 2012.

Il mène de front plusieurs expositions et des projets inédits lui ouvrent les portes de résidences artistiques en Equateur avec l’Alliance Française dès 2013 et des danseurs du ballet National d’Equateur.

Que ce soit dans un aéroport désert, sur une carcasse d’avion, au cœur d’un école désaffectée ou à la piscine ronde à Nancy, Mathieu lit l’espace urbain avec un regard différent. « Je vis toujours mon activité de photographe comme de petites aventures humaines dans des endroits particuliers. C’est à la fois un jeu et beaucoup d’improvisation avec cette idée de partage avec les danseurs mais aussi avec le public. A ce titre, la biennale de l’image à Nancy n’a pas son équivalent et offre une vitrine exceptionnelle. Les photos ne m’appartiennent plus une fois exposées et cette reconnaissance du public est une cerise sur le gâteau, très encourageante à poursuivre » dit-il.

Ses clients sont les Nancyphonies, le ballet de Lorraine avec lequel il travaille régulièrement, mais aussi des agences de communication, quelques institutions comme la ville de Nancy. La photo de danseurs au cœur de l’opéra de Lorraine pour les vœux 2017 de la mairie, c’est lui ! Débordant d’énergie et à nouveau sur un projet étonnant intitulé « Fiat Lux », Mathieu Rousseau est un artiste à suivre assurément.

Infos : mathieurousseau.com

Photos © DR



  1. Soyez le premier à laisser un commentaire